Le Silence des Vaincues de Pat Barker

Quatrième lecture pour moi du challenge #MarsauFéminin : Le Silence des vaincues de Pat Barker. Ce roman me faisait envie depuis longtemps, et ma lecture du Chant d’Achille de Madeline Miller a fait renaître chez moi une véritable fascination pour La Guerre de Troie.

Dans ce roman, le point de vue est tout autre, nous suivons l’évolution de Briséis, cette jeune femme, dont la destinée a été bouleversée par le passage meurtrier d’Achille dans sa ville. Ne se contentant pas d’avoir tué son mari, tous ses compatriotes et ses frères, c’est elle qu’Achille choisit comme trophée : elle devient dès lors sa chose. Mais, sans le savoir, c’est elle, la reine devenue esclave, qui changera le sort de la guerre de Troie.

J’ai trouvé absolument passionnante la description du camp achéen aux portes de Troie. Les conditions de vie, les rats, les tentes, tout y est, et cet univers est très immersif. On ne s’imagine pas forcément les cadavres qui doivent être brûlés, les ordures qui s’entassent, les odeurs qui se mêlent, celles des hommes et celles des femmes, celles des bébés et celles des chevaux. Ici, Pat Barker parvient à créer un monde dans lequel tous nos sens sont en éveil.

Les femmes, puisque c’est la grande originalité de ce roman, sont au cœur de l’histoire. Toutes ces dames, ces sœurs, ces mères et ces filles, devenues en l’espace de quelques heures, des esclaves, des objets de production, de satisfaction sexuelle, des monnaies d’échange, développent entre elles une forme de solidarité silencieuse. Chacune imagine ce que l’autre subit et parallèlement, toutes se jaugent, se jugent : est-elle tombée amoureuse de son bourreau ? comment a-t-elle pu ? va-t-elle réussir à tomber enceinte et à se mettre ainsi en sécurité ? veut-elle s’enfuir ? Le récit nous montre toute l’ambiguïté du sexe féminin dans ce monde d’une violence toute masculine. La faiblesse apparente n’empêche en rien l’émergence d’une vraie force de toutes ces femmes, une capacité d’abnégation, d’oubli d’elles-mêmes et un réel pouvoir, celui d’apaiser physiquement des hommes autant excités qu’harassés, celui de faire de ces héros privés de leur famille depuis neuf ans des pères, de transformer des pères, des prêtres et des princes en suppliants. Tout un échantil de statuts se dessinent à travers les mots : Chryséis la jeune femme qui a envoûté le monstre Agamemnon, Iphis celle qui ne s’en sort pas trop mal en vivant avec Patrocle, Briséis enfin qui n’aspire qu’à la tranquillité et se retrouve à l’origine de toutes les tensions.

L’image qui est donnée ici d’Achille est dure, bien que très humaine. La narratrice le dit très bien, ce n’est pas son histoire à elle, mais son histoire à lui, dans laquelle elle est bien forcée, quoi qu’il lui en coûte, de trouver une place. Achille est un homme sombre, violent qui se bat contre les démons d’une enfance torturée mais plus encore contre le poids d’un orgueil démesuré. Par rapport au roman de Madeline Miller, dont vous retrouverez ma chronique ici, Achille redevient proche du barbare égocentrique dépeint dans L’Iliade. Il n’est pas amoureux, ni de Briséis, ni de Patrocle, il est possessif et fier, arrogant et dangereux, mais il n’est pas inhumain et, à travers la perte de son seul ami, il laisse entrevoir une fragilité qui le rachète un peu. Les autres hommes, exception faite de Patrocle, Nestor et Priam, sont plus ou moins du même acabit. C’est la violence qui règne. Ces guerriers ne savent plus être des hommes, comme si le sacrifice originel de cette guerre, celui d’Iphigénie, avait réduit à néant la relation la plus forte qui puisse naître entre deux individus de sexe différent, la paternité.

Le style est assez étrange. Si les descriptions sont vraiment réussies, la peinture des sentiments est rendue difficile par la posture de la narratrice, qui ne ressent rien, ou presque, parce que ces hommes sont ses ennemis et parce qu’elle doit se protéger pour survivre. En outre, j’ai été dérangée par les dialogues entre les hommes : si l’on se doute que les mots échangés ne devaient pas être emplis de tendresse, le fait de leur mettre à la bouche des insultes très modernes m’a fait décrocher au début, mais je m’y suis habituée et finalement, même en grec, on ne devait pas être très éloignés du langage fleuri usité ici…

En bref, c’est une lecture que j’ai appréciée et qui m’a appris beaucoup, même si ce n’est pas un coup de cœur. Et vous, vous connaissez ?

Priscilla

3 commentaires

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