Puissions-nous vivre longtemps d’Imbolo Mbue

Alerte coup de cœur ! Chamboulement ! Concentré d’émotions !

Ce roman est un beau pavé de presque 500 pages. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un témoignage, c’est une véritable fresque. Celle d’un village d’Afrique, Kosawa. Là-bas, les familles vivent toutes ensemble dans des cases à leur convenance, mais ça, ça ne dure que jusqu’à l’arrivée de Pexton. Au nom de l’or, jaune ou noir, c’est la même histoire, ce sont des vies qui basculent, c’est un village qui périclite, ce sont des familles qui sont décimées.

Voici la quatrième de couverture :

C’est l’histoire d’un petit village d’Afrique de l’Ouest en lutte contre la multinationale américaine qui pollue ses terres et tue ses enfants.
C’est l’histoire d’une génération d’anciens qui a cru en la promesse d’une prospérité venue d’Occident.
C’est l’histoire d’une jeunesse qui décide de se révolter, quitte à user de la violence et à prendre les armes.
C’est l’histoire de Thula, la belle et courageuse Thula, prête à tout pour sauver les siens au risque de tout sacrifier.

Ce texte est d’une beauté à couper le souffle, c’est ainsi que j’ai vécu ma lecture. Il est à la fois tout en pudeur et tout en émotions. Nous passons, dans chaque chapitre, d’une voix à l’autre et ce qui aurait pu être lourd et difficile à suivre, devient, sous la plume d’Imbolo Mbue, porteur d’un sens profond. A travers les voix entremêlées de Thula, l’héroïne, du roman, mais surtout du village, celle qui portera dans son cœur le deuil, la colère, les rêves de révolution et de changements nimbés d’amour ; des enfants, ceux qui voient sans comprendre, qui comprennent mais qui n’acceptent pas, qui suivent sans réfléchir et qui se trompent quand ils réfléchissent ; de Sahel, la maman de Thula, celle qui subit sa vie, ses deuils successifs, son désir inassouvi, son dévouement pour sa famille ; de Juba, le petit frère en admiration devant sa grande sœur pleine de savoir et d’enthousiasme, mais qui finit par devenir ce qui lui semble le plus opportun pour lui et pour la femme qu’il aime ; de Yaya, la grand-mère, qui se souvient, murée dans le silence de la douleur, des séquelles de l’esclavage, de l’hévéa, des drames familiaux et de la malédiction du pétrole depuis ses origines, c’est un chant choral qui met sous les yeux des lecteurs, nous, les Occidentaux, une tragédie humaine qui se joue en mineur encore aujourd’hui.

Le drame ici est que nous sommes certains, dès le départ, que ces peuples sont dans leur droit, que c’est inhumain de laisser le pétrole se déverser dans leurs rivières, dans leur sol, au point que leurs enfants meurent très tôt de maladies inconnues. Nous savons qu’ils sont justes quand ils demandent qu’on dépollue leurs terres, mais nous savons aussi que ça ne se fera pas. Malgré tout, je me suis surprise à espérer.

Que peut un village, composé d’une dizaine de familles, contre une multinationale qui couvre les besoins en pétrole de millions d’automobilistes outre-Atlantique ? Cette destinée, c’est celle de l’infiniment petit contre le démesurément grand, celle de l’humain contre l’économie, et elle a un goût amer. Imbolo Mbue nous montre les rouages d’une mécanique bien huilée, au profit des grandes firmes, des ignobles dictateurs et au mépris des gens. On sent le désespoir de ces personnes, poussées dans leurs pires retranchements, et qui paient pour le moindre de leurs crimes, alors que les vrais coupables ne paieront jamais. L’Occident ne propose que de l’argent à ceux qui ne demandent que la vie. Et pourtant, force est de constater que c’est l’argent qui gagne, pas parce que les peuples deviennent cupides, non, mais parce que c’est leur seul moyen de survivre. Ils doivent choisir entre l’abdication, la renonciation ou bien la mort, par le pétrole ou les armes à feu des soldats de Son Excellence.

Et pourtant, aucun manichéisme dans ce texte. Il y a des habitants de Kosawa dépourvus de sens moral, il y a des Américains profondément bons, même dans la société pétrolière. Ce roman, c’est surtout l’histoire de rêves avortés, quel que soit leur pays d’origine. C’est l’échec de l’optimisme.

Je me suis sentie révoltée, profondément. Parce que je sais que c’est vrai. Comme vous tous. Je me suis sentie touchée dans mon cœur d’être humain, devant cet espoir perpétuel, cette croyance en l’amour, en la bonté de l’Autre, je me suis surprise bien plus en colère que Thula. Ce roman a eu l’effet d’une bombe en moi et pourtant, il n’appelle pas à la révolte, il raconte…la destinée d’êtres humains aux prises avec la modernité. Et c’est profondément choquant !

Priscilla

4 commentaires

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s