Les Classiques de Priscilla – Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig

Lire une nouvelle, c’est connaître le plaisir de voir une histoire commencer et se finir avant qu’on ait eu le temps de se lasser, le plaisir d’aller immédiatement à l’essentiel. Mais ces plaisirs sont souvent ternis, en ce qui me concerne, par un goût d’inachevé. Comme si on ne savait pas tout, comme si on n’avait pas été assez loin. C’est donc un type de lecture qui me laisse souvent frustrée. Mais ça, c’était avant Zweig.

De cet auteur, je ne connais pas encore grand-chose. J’ai lu Lettre d’une inconnue que je fais étudier à mes élèves de 4e, mais ça s’arrête là. Aussi quand deux bookstagrammeuses pétillantes, Florence de Floandbooks et Estelle Petite Lectrice, ont proposé de lancer des lectures communes autour de cet auteur, je me suis dit que c’était l’occasion d’avancer dans ma découverte de cette plume qui me touche. Ce week-end, nous avons donc découvert Le Joueur d’échecs.

Le résumé est très simple. Un homme, sur un bateau reliant New York à Buenos Aires, entend dire que le champion du monde d’échecs se trouve à bord et veut à tous prix percer la coquille de cet être taciturne et désagréable en organisant notamment une partie d’échecs.

En soixante pages, ce sont trois histoires qui se croisent : celle du narrateur, celle du Czentovic et celle de son adversaire, le Docteur B. Si le narrateur n’est que le témoin de cet affrontement, les deux autres histoires sont d’une vraie force et cette fois, je dois l’avouer, la nouvelle se termine…et il ne manque rien.

A travers la rencontre de ces deux joueurs, ce sont deux destins qui s’affrontent. Deux êtres pour qui les échecs ont été salvateurs. Czentovic, petit garçon solitaire, apathique et dépourvu de toute forme d’intelligence et de curiosité, se révèlera, aux échecs, un adversaire redoutable, par sa patience et sa rigueur. Mis à l’écart de toute vie sociale, le jeune homme sera propulsé sous les feux des projecteurs, mais il n’oubliera jamais ce qu’il est. Il choisit donc le silence et le mépris, afin de déjouer les moqueries. Les échecs apparaissent alors comme la porte de sortie.

Pour le Dr. B, les échecs ont été salvateurs, aussi. Homme intelligent, cultivé et très actif, il se retrouve soudainement en proie à une forme de barbarie nazie que je n’avais pas imaginée. Celle réservée aux gens utiles, une forme de torture plus subtile que l’horreur indicible des camps de concentration. Perdu dans un néant dont il ne peut s’échapper, c’est un livre d’échecs qui sauvera son esprit, pour mieux le perdre. Pour ne pas sombrer dans la folie, il va s’initier aux échecs, approfondir sa technique mais sans jamais avoir sous les yeux ni adversaire, ni échiquier. Dans cette activité cérébrale hors du commun, il va connaître le soulagement, l’épanouissement, la passion jusqu’à la folie.

Les deux hommes ont en commun de profiter de ce « roi des jeux » pour oublier la réalité, mais il y a dans la vie du Dr. B une dimension qui échappera toujours à Czentovic, celle de la quête effrénée de la conservation de son humanité.

Dans ce court texte se mettent en tension deux tendances de l’homme aux prises avec sa propre nature, se révéler ou se perdre. D’un côté, il y a un talent calculé et maîtrisé, de l’autre il y a l’instinct de survie. Dans ce duel autour d’une table, une seule des deux vies bascule et Zweig parvient à tenir en haleine les lecteurs, même ceux qui ne connaissent rien aux échecs, comme moi.

C’est un texte fascinant, aussi hypnotisant que l’est le jeu pour les personnages que nous croisons. Ce qui nous échappe, c’est à la fois la stratégie mise en place par des joueurs de haut vol et l’impact que ce jeu peut avoir sur des esprits malades, naturellement ou de façon post-traumatique. La froideur de Czentovic n’a d’égal que la passion de Dr. B, celui qu’avec mépris il appelle « dilettante », preuve, s’il en faut encore, que Czentovic n’a rien compris. Il n’y a pas de plaisir, pas de jeu, dans les échecs pour Dr. B, il y a un instinct de survie, une volonté d’ancrer son esprit pour ne pas le perdre, au risque de le diviser et de le perdre, d’une autre manière, tout aussi violente.

J’imagine que mon billet vous semble un peu confus, mais il est fruit de mon ressenti. Peu de mots, tellement d’émotions et peu de temps pour les ordonner avant la fin de cet intermède.

Et vous, vous connaissez ?

Priscilla

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