L’Arche de Darwin de James Morrow

Quel voyage, mes amis, quel voyage ! Ce roman de James Morrow a remporté le Grand Prix de l’imaginaire en 2018 et je comprends pourquoi. Impossible de s’ennuyer dans ce périple spirito-scientifique délicieusement loufoque ! On se perd dans les méandres des théories scientifiques autant que dans les îles des Galapagos, dans la temporalité de cette mission autant que dans la temporalité de manière générale. Rien n’est fixe : les athées deviennent croyants, aussi rapidement que les croyants deviennent athées, donnant à la notion de foi une valeur toute relative, faite d’immédiateté et d’éphémère qui confère à l’ensemble une ironie vraiment plaisante. Avant de vous en dire plus, je vous invite à découvrir la quatrième de couverture.

Londres, fin du XIXe siècle. Chloe Bathurst, comédienne fauchée qui rêve autant de gloire que de régler les dettes de son joueur de père, dérobe à Charles Darwin le manuscrit de L’Origine des espèces. Elle entend s’en servir pour réfuter l’existence du Créateur lors du Grand concours de Dieu (et empocher la récompense de 10 000 £). Son plaidoyer convainc le jury de financer une expédition aux îles Galápagos pour rapporter les spécimens qui prouveront «sa» théorie. Mais au même moment, une autre équipe, qui soutient l’hypothèse inverse, se lance dans la quête de l’arche de Noé…

Alors que vous dire sans bafouer l’histoire et la nature même du roman, écrit pour qu’on n’imagine pas la fin…avant la fin !

C’est un véritable roman d’aventures qui semble devoir beaucoup à des classiques comme L’Île au trésor de Stevenson : des tempêtes, des ouragans, des animaux dangereux (anaconda, piranhas), des autochtones plus ou moins accueillants, la vie à bord d’embarcations diverses et originales (bateaux à aubes, montgolfière…). Ça va dans tous les sens, mais on ne s’y perd pas. Le rythme est soutenu et haletant.

C’est aussi un ouvrage agréable de vulgarisation scientifique. Tout part de Darwin, que l’on rencontre dans sa maison de Down House, avec son zoo tropical privé et la naissance des idées qui feront De l’origine des espèces, mais on y découvre aussi (et je vous en prie, ne me demandez pas comment car le tour de passe-passe est ici aussi peu crédible qu’ingénieux) les idées de Mendel sur les cellules germinales, de Teilhard de Chardin sur les différents os de crâne retrouvés dans le monde et enfin du Dr. Franklin sur l’ADN et sur le cancer. Ce qui est dit est assez pointu mais n’évoque que des choses que le lecteur de 2020 connaît. De fait, c’est toujours abordable et toujours délicieusement loufoque, puisque ce sont des conversations échangées autour d’une table dans une fumerie de haschich à Constantinople…

C’est une galerie de personnages foisonnante. Chloe Bathurst, dont la condition d’actrice, la dessert autant qu’elle lui rend service. Tour à tour, pirate, Lady Oméga ou antéchrist de Covent Garden, Chloe part davantage en quête de son identité profonde que des créatures des Galapagos. Tour à tour intéressée par le seul argent, par le mérite de la théorie de Darwin, par une révélation divine inattendue qu’elle veut partager, puis par un retour à l’athéisme, elle n’est vraiment crédible dans aucune de ces personae, mais touchante dans toutes. A l’instar de l’héroïne, le vicaire Malcolm Chadwick se montre peu sûr de lui et change son fusil d’épaule assez rapidement dans l’histoire. Ces variations donnent naissance à une série de répliques sur la religion et surtout sur le rapport des hommes à Dieu qui m’ont, à maintes reprises, fait sourire. Les autres personnages sont plus stables : Ralph et son hédonisme qui lui fait préférer les poèmes érotiques à la foi, les bateaux à la terre ferme ; Solange, sorcière des mers, ni prostituée ni vertueuse, convaincue du génie de Chloe plus qu’elle n’est attachée à Miss Barthust.

Il y a tellement à dire et en même temps, tant à garder secret pour que le charme du roman opère. Ce n’est pas mon type de lecture, et c’est dense, j’ai à un moment eu peur de ne pas tenir, mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Pourquoi ? Parce que finalement, comme on le sait déjà en commençant, on ne retrouvera jamais l’arche de Noé et la théorie de Darwin mettra des années à être validée, cette aventure donne plus à voir sur la nature humaine que sur son origine : la politique, la foi, la cupidité, le désir, l’amour, l’ethnocentrisme et la curiosité sont de puissants moteurs et l’être humain n’a pas peur de la contradiction quand il veut atteindre l’un de ces buts. C’est triste pour la nature humaine, mais ici, franchement, c’est jouissif !

Priscilla

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