Les Corps conjugaux de Sophie de Baere

Comment trouver les mots à poser sur cette lecture qui m’a tout simplement bouleversée ?

Les Corps conjugaux, c’est un roman qui bouscule, qui bascule, qui nous retourne dans ce qu’il y a en nous de femme, de mère, de fille, de sœur. C’est un texte dont les phrases, le rythme et le style m’ont happée immédiatement pour ne plus jamais me lâcher. Pour moi, ce roman est en quelque sorte la tragédie de toutes les formes d’amour, acharnées sur une seule destinée, celle d’Alice.

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Alizia est une petite fille magnifique, dont la mère fait une icône, une Miss, mais rien d’autre. Alizia est également une sœur, celle d’Alessandro, le « tiot », l’aîné handicapé de la famille et celle de Mona, la sœur gentille et insignifiante. Alizia se perd derrière la Miss Normandie et quand sa famille subit un drame encore plus douloureux que le départ du père, Alizia quitte tout et préfère devenir Alice, loin de sa mère, loin de sa sœur. Ce n’est que le début d’un conflit identitaire qui durera des années.

Grâce à ce nouveau départ, Alice rencontre Jean et c’est une révélation. Entre eux c’est un amour parfait, une symbiose presque mythologique, vous savez l’union harmonieuse de ces deux parties de l’androgyne initial. Tout va à merveille : les âmes s’unissent, les corps se mêlent, les projets se joignent. Et puis vient Charlotte, « l’enfant-firmament ». Alice et Jean décident alors de se marier et c’est le retour dans cette vie parfaite des fantômes du passé. La mère d’Alice refait surface et force la jeune, belle et insouciante Alice à se confronter à la vérité d’Alizia. Aucun compromis possible entre ces deux identités, c’est la fêlure qu’on ne peut colmater, c’est la blessure incurable…

Que faire ? Que dire quand la vérité est tout simplement l’innommable ? Brisée, mais incapable de briser aussi ceux qu’elle aime, Alice-Alizia quitte tout, encore une fois, sans explication, et devient Marguerite. Mais Marguerite ne peut pas être une seconde Alice. Cette fois, il n’y a pas de bonheur possible et elle ne vivra que dans l’intermède entre deux vies, le rêve et la tragique réalité. Sa vie n’est que déchirement : devoir vivre loin de ceux qu’elle aime est une condamnation bien pire que la mort et les retrouver n’est pas une option.

Parallèlement, Jean et Charlotte ne sont pas plus heureux car la symbiose a été détruite, et ils ne sont plus qu’une partie d’eux-mêmes. Pauvres fantoches qui se déplacent mécaniquement et qui, sans vraiment le chercher, sans le vouloir, comme si la fatalité s’acharnait encore sur eux, ne font que s’approcher de leur chute. La vérité éclatera. Et comme la souillure initiale, elle aura des conséquences funestes. Qui peut-on devenir quand ce que l’on est est contre-nature ? Que peut-on espérer quand ce qu’on aime le plus est ce qu’on détruit de manière irréversible ?

Dans cette tragédie sans autre coupable que le silence, on se surprend à espérer l’inacceptable et on regarde ces pauvres spectres attachants tenter de donner un sens à ce qui n’en a pas dans un texte que j’ai trouvé plein de poésie et de sensibilité. « On ne peut pas juger l’Amour » dira Louisa, et c’est vrai. Mais on ne peut pas juger non plus ceux qui le jugent. Dans cette parade amoureuse macabre, les parenthèses enchantées sont des délices amers, magnifiquement rendus par la plume de Sophie de Baere.

« L’existence n’est finalement faite que de mots. Ce sont eux qui subliment ou qui noircissent les destins. Ils agissent et décident, font et défont l’appétit et le désir. Ils peuvent tout répéter à l’infini. Bonheur et malheur. Guérison ou blessure. Il y a aussi les mots qui ne passent pas et ceux qui nous dépassent. A moi, les mots ont souvent manqué. A l’époque, si ma mère avait eu les bons mots, si j’avais eu les bons mots pour toi et pour Charlotte, je ne me serais peut-être pas enfuie. Nous aurions inventé autre chose. Nous aurions peut-être même été heureux. »

Vous l’aurez compris, c’est pour moi, un véritable coup de cœur ! Je vous souhaite sincèrement d’être transporté, révolté et attristé, comme je l’ai été.

Priscilla

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