Journal de L. de Christophe Tison

J’ai bien fait d’enchaîner les lectures de Lolita et de Journal de L. Les perspectives offertes par Christophe Tison dans cette réécriture du mythe de la nymphette sont tellement riches. J’ai apprécié le talent avec lequel, sans rien dénoncer, l’auteur dévoile les mensonges, les omissions de Humbert Humbert. Dans le roman de Nabokov, je vous en parlais dans ma chronique, la petite fille est présentée comme une femme fatale, responsable du désir, de la passion qu’elle insuffle à son pauvre beau-père, victime de son amour vicieux.

Avec ce pendant aux réflexions de Humbert, la vérité semble reprendre ses droits. Christophe Tison veut laisser à Dolores la possibilité de se justifier. Bien sûr, cette gamine, que son beau-père a odieusement forcée à grandir, joue de ses charmes, mais on sent bien ici que c’est ce qu’on lui a appris à faire. La principale victime des charmes de Lolita, c’est Dolores, elle n’en joue que pour s’en sortir. Que veut-elle ? Où va-t-elle ? Que risque-t-elle ? Comment voulez-vous qu’elle en ait conscience ? Elle n’a que douze ans…

Ce texte possède une vraie profondeur : la plume de la jeune narratrice évolue très nettement entre la première partie et la fin, mimant ainsi son évolution, sa prise de maturité, même si le recul qu’elle semble réussir à prendre paraît justement parfois trop réfléchi, mais qu’importe. Tout m’a paru juste, tout m’a paru vrai. Ma deuxième lecture du roman de Nabokov ayant dépassé le simple rejet de cette fiction pédophile, j’avais trouvé dans le roman de trop nombreux silences, des éléments qui m’avaient interloquée et étaient restés sans suite, notamment autour des transformations physiques de la jeune nymphette. J’ai vraiment eu l’impression, en découvrant ce journal, que la lumière était enfin faite sur cette sombre affaire. Aucune incohérence, aucune fausse note !

De fait, le récit est violent, cru, amer, il ne peut en être autrement. Mais Christophe Tison est d’une grande subtilité : on éprouve inévitablement de l’affection pour cette jeune fille qui doit apprendre à se détacher de son corps pour survivre, s’en détacher pour en devenir une simple spectatrice, s’en détacher pour en faire commerce quand il le faut. Justice est faite : Dolores Haze n’est plus simplement Lolita, Humbert n’est plus simplement l’amoureux transi, Clare Quilty n’est pas le Sauveur, Rick n’est pas le butor naïf et complaisant. Tout reprend sa place et on sent que ce rééquilibrage tenait vraiment au cœur de l’auteur, et fait du bien à celui des lecteurs…

Une vraie belle découverte, une preuve s’il en faut encore une que la littérature peut toujours se réinventer, se réécrire, un ultime signe du génie de Nabokov qui avait déjà, je le pense sincèrement, imaginé tous ces interstices laissés volontairement en blanc, comme autant d’appels à la voix de Lolita, qu’il fallait juste faire entendre ! Bravo Christophe Tison, et merci aux éditions Goutte d’Or.

Priscilla (@Priss0904, @litterapriscilla, Page Facebook)

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